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Nord-Kivu : Le système éducatif se politise, se commercialise –t-il ?
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Nord-Kivu : Le système éducatif se politise, se commercialise –t-il ?

C’est en tout cas le doute qu’a suscité l’observatoire indépendant de l’éducation (O.I.E) lors de son atelier d’évaluation du 12 au 13 février 2019, à Goma, quoi que l’O.I. E ne soit pas approuvé par le ministère provincial de l’Education du Nord-Kivu.

Un dossier de Fréderic Feruzi

L’atelier consistait également en l’installation des membres du bureau provincial de l’O.I. E après leur élection de 2018. Toutefois, c’est sur les pratiques politiques et commerciales qui gangrènent le système éducatif congolais que s’étaient appesanties les discutions. Et sous ce chapitre, la province éducationnelle du Nord-Kivu ne fait pas exception, fait connaitre l’O.I.E. Pour dénoncer cette dérive, l’atelier était placé sous le slogan :’’Non à la politisation et la commercialisation de l’éducation en RDC’’.

Face à la presse venue couvrir l’activité, le secrétaire exécutif de l’observatoire indépendant de l’éducation ne s’est pas retenu d’égrainer un certain nombre des caractéristiques de cette politisation et commercialisation. Don bosco Mbomawe déclare : ‘’Le système éducatif congolais est politisé, non seulement il est politisé mais encore commercialisé, ce qui fait qu’il est affaibli’’. Dans son argumentaire, il fournit plusieurs aspects.

La politisation

Don Bosco Mbomawe explique qu’aujourd’hui plus que jamais, les ministres de l’éducation ont le pouvoir sur les chefs d’établissements primaires, secondaires et universitaires. C’est de la politisation. En effet, ce pouvoir leur confère une influence non seulement dans les nominations mais encore dans les décisions des DG des instituts supérieurs, des recteurs ou encore des préfets et des directeurs des écoles primaires. ‘’ Dans l’ancien temps, on nommait les responsables des écoles et universités sur base de leurs compétences. Aujourd’hui, on les nomme sur base de leurs appartenances politiques.’’ Souligne Don Bosco Mbomawe.

Le syndicaliste en chef du Syndicat National des Écoles Protestantes (SYNEP) au Nord-Kivu, que nous contactons à ce sujet, illustre :’’ il est aberrant qu’une grande autorité au niveau provincial ou national s’implique même dans le recrutement d’un enseignant dans une école.’’ Patient Rafiki ajoute qu’il suffit par exemple qu’une école secondaire ouvre une nouvelle section, elle recevra toutes sortes d’enseignants recommandés par des autorités du secteur éducatif. Ces recommandés, dont certains ne sont même pas enseignants, venant parfois occupés un poste vacant, sont le plus souvent des partisans politiques que leurs leaders veulent récompenser ou positionner socialement.

Cette ingérence des autorités politiques et administratives dans les nominations n’est pas sans conséquence sur le fonctionnement des écoles. En décembre 2018, une école secondaire de Goma a été paralysée durant deux semaines à la suite d’un bras de fer entre les enseignants et une autorité du système éducatif qui aurait voulu imposer un préfet pour remplacer son prédécesseur, ayant démissionné. Une grève a alors été déclenchée par le corps professoral qui voulait d’un vieux routier dans le domaine. Deux mois plus tard, un enseignant témoigne : ‘’ La crise ne s’est pas terminée. Actuellement, c’est le représentant des enseignants de l’institut qui assume l’intérim en attendant une issue au problème.’’      

La politisation fait en sorte que même les examens d’État ne se font plus surveiller uniquement par des enseignants. L’O.I. E explique qu’on assiste à une forme de batailles entre des autorités politiques et administratives. Quiconque a une parcelle de pouvoir recommande que ce soit ses hommes qui surveillent les examens. Or, la loi prévoit que ce soient des enseignants de l’école primaire qui jouent le surveillant des examens d’État, fait savoir un membre du bureau provincial de l’O.I. E qui déclare : ‘’ La présence de ces surveillants insouciants et sans formation qui sont recommandés par des leaders des partis politiques occasionne la légèreté dans la surveillance marquée par la tricherie et la collaboration dans les salles d’examens.’’

La politisation de l’éducation fait que les prises de positions politiques s’affichent jusque dans des milieux scolaires, relève l’O.I.E. ‘’Avant, il était strictement interdit d’ériger les partis politiques dans les sites universitaires et scolaires, mais lors de la campagne électorale passée, on a affiché même des banderoles, calicots, effigie des candidats, des partis politiques dans des institutions d’éducation.’’ fait remarquer Don Bosco Mbomawe. Et le président du SYNEP Nord-Kivu de renchérir :’’ Il est rare de voir ces enseignants nommés par des politiques se joindre à la grève quand il s’agit de revendiquer des droits aux autorités, car ils doivent être reconnaissants à ceux qui leur ont donné du travail.

La commercialisation

La liste d’infractions d’ordre commercial que fournit l’O.I. E est longue. Les principales sont notamment : la multiplicité des écoles non viables en quête du lucre, la vente des objets scolaires en milieux scolaires, la préposition des écoles qui sont en concurrence déloyale dans la fixation des frais scolaires, le monnayage des cotes par des enseignants, la fixation des frais scolaires exorbitants, l’affairisme dans les partenariats entre écoles et ONG qui disent vouloir financer certains frais ou fournir des ouvrages.

Ces pratiques impactent négativement la qualité de l’éducation, explique Patient Rafiki. Il affirme :’’ le système éducatif qui était un système bénévole, un système sans but lucratif, s’est transformé en un monde commercial ou la concurrence bat record’’. Le syndicaliste dit qu’il a l’impression que la commercialisation échappe au contrôle du régulateur du système éducatif congolais, alors que tout tourne désormais autour de l’argent plutôt qu’à l’éducation des enfants. La commercialisation n’échappe pas aux écoles publiques où l’on voit multiplier des frais, à la recherche de l’argent, fait observer Patient Rafiki. Il pense pourtant que l’éducation devrait être un secteur où l’on investit aujourd’hui pour attendre un rendement à long terme, car on investit ici dans l’homme, futur cadre du pays.

Comme l’éducation est devenue une affaire, même des commerçants ouvrent actuellement des écoles parce qu’ils savent qu’ils vont faire de l’argent. Le secrétaire exécutif de l’O.I. E déclare :’’ L’État devrait prendre en charge l’éducation. Quand les privés en prennent en charge, c’est pour faire de l’argent, tout le monde a compris qu’il suffit de construire une école, même si l’école ne respecte pas les normes. On est en train de rançonner les parents, rançonner les élèves, la formation n’est pas bien donnée’’.

Don bosco Mbomawe cite quelques conséquences :’’ l’objectif de 1ère et 2ème c’est de faire en sorte que l’écolier sache lire et écrire, mais aujourd’hui les enfants sont déjà en 4ème primaire sans savoir ni lire ni écrire. C’est par ce qu’on a vendu le système éducatif congolais. Cette commercialisation fait aussi qu’un bon nombre d’enfants s’auto-excluent de l’école, car ne peut avoir accès à l’école que celui qui est né d’une famille qui a de l’argent.’’

Notre interlocuteur souligne enfin ce qu’il y’a de pire de la commercialisation de l’éducation en RDC :’’ Les écoles ne font aucun effort pour rattraper les élèves renvoyés pour des frais scolaires, qui sont souvent exorbitants, mais curieusement ces élèves montent de classe, en fin d’année. Quand on affiche les résultats des examens d’État, on voit que les gens réussissent mais peu ont la connaissance. C’est comme si le diplôme est donné mais ne se mérite pas. Ils ont des diplômes mais ils ne sont pas diplômés’’

Qu’en dit Adèle Bazizane ?

Les allégations de l’O.I. E appuyées par des syndicalistes sont balayées d’un revers de la main par la ministre provinciale de l’éducation. Adèle Bazizane s’étonne d’abord qu’elles viennent d’une structure qui ne siège pas au comité provincial de l’éducation. Elle rappelle que ce comité est composé des associations de parents, des gouvernements des élèves, des représentants des étudiants et de l’État congolais et d’autres partenaires. C’est ici que se prennent diverses décisions comme l’adaptation de frais scolaires, la cartographie de construction des écoles…

La ministre de l’éducation au Nord-Kivu affirme qu’il n’y a pas de politisation ni de commercialisation du système de l’éducation dans la province. ‘’À l’EPSP, il y’a toujours un mouvement du personnel. Si quelqu’un quitte son poste, on ne peut pas laisser sa place vide, abandonner les enfants pendant 2 semaines, 3 semaines. Il faut le remplacer.’’ Déclare Adèle Bazizane qui invite l’O.I. E à citer des cas précis de politisation. Elle explique qu’au niveau de nominations, la nouvelle loi-cadre de l’enseignement prévoit que les préfets et les directeurs d’écoles sont nommés par le gouverneur de province qui peut parfois déléguer ce pouvoir au ministre de l’éducation. La ministre poursuit que les haut-fonctionnaires de l’enseignement primaire secondaire et professionnel (EPSP) sont nommés par les autorités nationales alors que les enseignants sont gérés par la sous-division de l’EPSP.

‘’ Moi, je ne peux pas accepter qu’on dise qu’on recrute sur base des appartenances. Je vous dis qu’on a des préfets du Sud-Kivu, du Maniema et de partout ailleurs. Moi, je suis ministre du PPRD, je ne sais pas s’il y’a combien de préfets du PPRD ou de la formation politique de mon Gouverneur’’ dit-elle.

Pour réprimer la commercialisation des objets classiques en milieux scolaires, Adèle Bazizane n’a pas cessé, lors de toutes les rentrées scolaires, d’interdire la vente des fournitures classiques en milieu scolaire qui doit rester neutre. Ce principe de la neutralité n’est pas toutefois respecté par les chefs des établissements scolaires qui ne laissent plus aux parents la liberté de s’approvisionner sur le marché de leur choix.

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